Suite à la lecture d’un petit livre reprenant une conférence d’Hartmut Rosa, « Pourquoi la démocratie a besoin de la religion », je me permets de vous partager un petit extrait que j’ai trouvé inspirant et me semble rejoindre la raison pour laquelle CaP Democratie privilégie la délibération au vote. Je précise d’emblée que le propos n’est absolument pas prosélyte, comme vous le lirez par vous-même.
« Venons-en enfin à la réponse que je souhaite apporter à cette situation et à la raison pour laquelle je pense que nous avons besoin de la religion: la démocratie ne fonctionne pas sous la modalité de l’agressivité, je crois pouvoir l’affirmer comme un principe. Le maître-mot du roi Salomon : « Donne-moi un coeur qui écoute », peut alors aussi s’entendre dans sa dimension politique. Autrefois, je pensais que la démocratie ne fonctionnait que dans la mesure où la voix de chacun et de chacune était rendue audible. Mais ces derniers temps, j’en arrive de plus en plus à la conclusion qu’il faut aussi des oreilles. Il ne suffit pas que ma voix soit entendue, il me faut des oreilles qui entendent les autres voix. Et j’irai plus loin en disant qu’au-delà de ces oreilles, il me faut aussi ce coeur qui écoute, qui veuille entendre les autres et leur répondre. L’autre ne doit justement pas la boucler parce qu’il trahit le peuple ou qu’il est stupide. Ça n’est pas rien dans notre société actuelle. Les gens se prennent mutuellement pour des idiots. Et cela devient particulièrement pesant quand on veut tout miser sur la démocratie. La démocratie est le credo de notre société, mais celle-ci exige des voix, des oreilles et des coeurs qui écoutent. J’ai plusieurs fois pris l’exemple des réfugiés pour illustrer mon propos. Les uns disent que nous avons laissé entrer beaucoup trop de réfugiés, que ce sont des traîtres à leur nation qui ont ouvert les frontières ; les autres disent que c’est nous les coupables parce que nous laissons les migrants se noyer et mourir de froid à nos frontières. Les deux côtés avaient et ont encore le sentiment de lutter contre des criminels. Je pense quant à moi que nous devrions absolument nous référer à Max Weber, pour qui la probité intellectuelle signifie d’abord d’entendre qu’il y a peut-être aussi des arguments chez mon interlocuteur qui me concernent, qui ont quelque chose à m’apporter. C’est la conception républicaine de la démocratie, qui veut que les citoyennes et les citoyens se rencontrent en tant que tels et aient des choses à se dire. Cela ne signifie donc pas seulement : « J’ai quelque chose à te dire » ou : « Je lui ai dit ce que je pense », mais plutôt : « Tu as aussi quelque chose à me dire », « Je veux me laisser atteindre par toi. » L’idée réplublicaine de la démocratie est que cette atteinte réciproque engendre une transformation réciproque. Et cela rend possible, pour parler avec Hannah Arendt, la natalité : cela permet un nouveau départ, de créer quelque chose de nouveau. Voilà pourquoi je veux dire que la démocratie a besoin d’un coeur qui écoute, sans quoi elle ne fonctionne pas. »
Robin Hanse