Carte blanche – Par David Van Reybrouck Publiée le 17/07/2025 par le journal Le Soir.

La suppression du Sénat belge est une « fausse bonne idée », selon David Van Reybrouck. Symbolique, inefficace économiquement, elle affaiblirait la démocratie, la concertation fédérale, et le pouvoir citoyen. Plutôt que l’abolir, il faudrait en faire un véritable parlement citoyen et de réflexion.

Le gouvernement Arizona peut être profondément divisé sur bien des sujets, mais sur l’avenir du Sénat, c’est l’unanimité : il peut apparemment disparaître. La proposition de suppression devra pourtant obtenir une majorité des deux tiers dans les deux chambres – il s’agit en effet d’une modification de la Constitution, et pas n’importe laquelle : celle qui rayerait de la carte notre « Haute Assemblée » après deux cents ans de service. Mais l’opposition ne bronche pas. L’affaire semble donc entendue : la Belgique évolue, à tâtons, d’un système bicaméral vers un système monocaméral. C’est une erreur historique, et ce pour les raisons suivantes.

1. L’autosabotage n’est pas un argument

Depuis 2014, les compétences du Sénat ont été drastiquement réduites, à tel point que ses moyens de fonctionnement paraissent aujourd’hui de l’argent jeté par les fenêtres. Ce n’est pas difficile : on commence par retirer à une institution presque toutes ses fonctions et l’on constate ensuite, avec un cynisme feint, qu’elle ne sert plus à rien. Ce « traitement humiliant », selon Marc Verdussen, professeur de droit constitutionnel à l’UCL, a conduit à « la chronique d’une mort annoncée ».

2. Pas d’économie réelle

La suppression du Sénat est un dossier symbolique présenté comme une mesure d’austérité. Mais ce n’est pas pour l’argent qu’on devrait le faire. Les plus grandes dépenses resteront : le personnel sera transféré à la Chambre et les bâtiments devront toujours être entretenus. En réalité, nous ne réaliserons qu’une économie d’à peine 8 millions d’euros. Sur un budget fédéral de 200 milliards, cela représente… 0,004 %. Et, au fait, les dotations des partis liés au Sénat ne seront pas supprimées. Elles iront simplement à la Chambre.

3. Les pays d’Europe occidentale sont bicaméraux

Tous nos pays voisins disposent d’un système bicaméral : les Pays-Bas, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Irlande, l’Autriche, l’Espagne, l’Italie… Les seuls systèmes monocaméraux dans notre voisinage direct ? Le Luxembourg, le Liechtenstein, Andorre et Monaco. Dans le monde, de nombreuses grandes puissances ont un Sénat. Des pays comme le Japon, le Brésil, l’Inde, l’Australie et jusqu’à il y a peu les Etats-Unis estiment qu’un système bicaméral permet de faire de meilleures lois, de mieux répartir le pouvoir et d’assurer des contre-pouvoirs supplémentaires.

4. Le fédéralisme exige la concertation

Un pays composé de plusieurs entités fédérées a besoin d’un parlement à plusieurs chambres. Aux Etats-Unis, le pays est représenté au Congress et les Etats au Senate. La Belgique pense pouvoir se contenter d’une seule Chambre, mais elle est déjà condamnée par la justice pour sa mauvaise politique climatique, conséquence d’un manque de concertation. Et demain, selon le professeur Marc Verdussen, « La Belgique deviendra le premier Etat fédéral européen à se priver d’une assemblée représentative des entités fédérées, au risque de cloisonner encore davantage les niveaux de pouvoir ». Les pays fédéraux ET monocaméraux sont pratiquement inexistants. Oui, il y a le Venezuela, l’un des pays les plus corrompus et les plus pauvres du monde. Et des Etats insulaires comme les Comores, la Micronésie ou Saint-Kitts-et-Nevis, qui ensemble comptent moins d’habitants que Bruxelles.

5. Bric-à-brac institutionnel

Le Premier ministre De Wever s’est empressé, il y a quelques semaines, de rassurer le ministre-président de la Communauté germanophone, Oliver Paasch : si le Sénat est supprimé, il veillera à garantir la représentation des germanophones ailleurs dans la politique fédérale. La rumeur disait en effet que les germanophones pourraient voter contre la suppression du Sénat. A juste titre. Mais ce qui remplacera le Sénat sera du bric-à-brac : pour supprimer le Sénat, on va en recréer un petit morceau ailleurs à la Chambre. Une fuite en avant sans fin.

6. Moins de pouvoir pour la Flandre

Les Flamands aussi y perdront. Les nationalistes flamands présentent le Sénat comme un bastion « belgiciste », mais c’est faux. Grâce au Sénat, 29 membres du parlement flamand ont un pouvoir fédéral. Ils participent aux décisions sur la Constitution et les réformes de l’Etat. Ils désignent des juges à la Cour constitutionnelle, des conseillers d’Etat et des membres du Conseil supérieur de la Justice. Ils siègent dans des organisations parlementaires internationales (Conseil de l’Europe, OSCE, etc.). Tout cela va bientôt disparaître. Incompréhensible. Cela rappelle Bruxelles-Hal-Vilvorde : là aussi, c’était un dossier symbolique pour les nationalistes flamands, et là aussi, cela s’est traduit, dans la pratique, par moins de pouvoir flamand à Bruxelles.

7. Plus de pouvoir pour la particratie

La suppression de l’un de nos deux parlements est irréfléchie. En 2014, la législature est déjà passée de 4 à 5 ans. L’argument était : les formations prennent plus de temps, les campagnes commencent plus tôt, il reste donc peu de temps pour gouverner. Ce qu’on n’a pas dit, c’est que les citoyens belges ont ainsi perdu 20 % de leur pouvoir au profit des partis. Sur une vie active de soixante ans, un Belge ne vote plus que 12 fois au fédéral au lieu de 15. Et nous avons déjà si peu d’influence.

Cette réduction drastique de la démocratie n’a jamais été compensée. Au contraire, cela empire. Nous avons donné plus de pouvoir aux partis, et en échange ils nous enlèvent aujourd’hui encore une tribune. Il est incompréhensible que les socialistes, qui se sont tant battus pour le suffrage universel il y a un siècle, acceptent aujourd’hui cette amputation de la démocratie.

8. Pas de projet d’avenir

La suppression brutale du Sénat contraste fortement avec des évolutions plus inspirantes ailleurs en Europe. Paris, Bruxelles et Aix-la-Chapelle ont copié le modèle de dialogue citoyen permanent de la Belgique germanophone, où le parlement élu reçoit les propositions d’un conseil citoyen tiré au sort. A Marseille et à Milan, des assemblées citoyennes permanentes ont vu le jour, tout comme dans le Land autrichien du Vorarlberg et le département français de la Haute-Garonne. Des villes comme Copenhague, Lisbonne et Rennes y travaillent actuellement. Une meilleure politique commence par une meilleure participation, pas par la destruction aveugle de ce qu’on a laissé dépérir.

9. Démocratie résiliente

Si l’on enlève 20 % de participation aux citoyens, il faut bien le compenser tôt ou tard. C’est le moment. Faisons du Sénat un Parlement citoyen, à l’image de la Belgique germanophone. Alors que la confiance dans la politique décline d’année en année, surtout chez les jeunes, il faut rendre notre démocratie plus résiliente et plus inclusive. Une assemblée citoyenne tirée au sort, avec des membres renouvelés périodiquement, pourrait jouer un rôle consultatif sur les grands enjeux de long terme.

10. Notre époque a besoin d’une chambre de réflexion

Nous vivons une époque historique. Nous faisons face à des défis colossaux en matière de défense, d’intelligence artificielle, de climat et de géopolitique. C’est précisément maintenant que nous avons besoin d’un organe où l’actualité brûlante et la logique partisane pèsent moins, d’un lieu où des voix issues des différentes communautés, régions et strates de notre pays peuvent dialoguer sereinement. Ces deux derniers siècles, le Sénat belge a été réformé à plusieurs reprises. Aujourd’hui encore, il faut en faire un parlement réellement utile. Le démolir serait, toutefois, une fausse bonne idée.

*David Van Reybrouck est « Denker der Nederlanden ». Cet été, il recevra de l’Allemagne la médaille Goethe pour son travail sur le renouveau démocratique.

Source: https://www.lesoir.be/688350/article/2025-07-17/dix-raisons-pour-lesquelles-la-suppression-du-senat-est-une-erreur-historique