Nos démocraties, aussi imparfaites soient-elles, reposent tout de même sur quelques fondamentaux qu’il conviendrait de considérer à leur juste valeur. Ainsi, elles présupposent que des citoyen·nes, raisonnablement informé·es, choisissent par eux-mêmes de leurs représentant·es, lesquel·les sont supposé·es raisonnablement compétent·es, intègres et singulier·es.
Inutile de revenir ici sur la fiabilité de l’information, dont tout le monde sait qu’elle est particulièrement menacée, tant cette menace est ancienne et multi-factorielle. Néanmoins, une étude de 2026 montre, sans grande surprise, que les formes récentes d’IA intensifient la dynamique de la désinformation non seulement en amplifiant l’exposition, mais aussi en générant une crise plus large de la véracité, dans laquelle la confiance dans les preuves et les repères épistémiques partagés s’érode progressivement.
En revanche, ces dernières années, le choix du vote revenait aux électeurs et électrices. Certes, on peut émettre une multitude de réserves sur le fait que ces décisions soient éclairées, mais on peut difficilement les dissocier du principe même des élections. L’avènement des IA génératives contribue, que ce soit par paresse intellectuelle, complexe d’infériorité ou autre, à se substituer au jugement individuel. On ne parle plus ici, de questionnaires tels que la RTBF a pu les concevoir, afin de déterminer quels partis correspondaient le plus à ses positionnements, mais bien de s’en remettre à une IA pour faire son choix. Dans un premier temps, on peut raisonnablement supposer que cette utilisation sera limitée : tout le monde ne l’emploiera pas, et la plupart de ceux qui l’emploieront le feront pour s’informer davantage avant de vote (ce qui, somme toute, est plutôt positif a priori). Qui plus est, les « biais politiques » des IA sont documentés, et on peut imaginer que leurs propriétaires ne vont pas se priver d’influencer les votes de leurs millions d’utilisateurs de façon à garantir leurs intérêts. Ce n’est cependant pas le seul enjeu. On peut d’ores et déjà pressentir le glissement insidieux qui s’annonce, où l’omniprésence de ces IA dans tous les champs de l’existence va inhiber, déliter la capacité à réfléchir par nous-mêmes. Si, en 2026, un français sur quatre déclarerait avoir l’intention d’utiliser une « intelligence artificielle pendant la campagne présidentielle, qu’en sera t-il cinq ans plus tard ? Voit-on à quelle vitesse ces modèles de langage sapent ce fondement essentiel de nos démocraties : reconnaître aux électrices et électeurs la capacité de décider par eux-même de qui va les représenter. On en reviendrait, finalement, à l’époque ou les curés de village donnaient leurs instructions de vote à leurs ouailles. Ou est la dignité humaine la dedans ? Où sont les discussions de café, les confrontations à l’opinion d’autrui, la société ?
Histoire de parfaire le tableau, la figure des élu·es, déjà fortement mise à mal ces dernières années, est mise à mal par Peter De Roover (N-VA), qui exprime dans une interview accordée au « Nieuwsblad » son inquiétude face à l’augmentation des questions parlementaires générées par l’IA. Ainsi, on apprend que selon une récente analyse, au niveau du Parlement Fédéral 22,5 % des questions ont été entièrement générées par une IA, 20,4 % partiellement rédigées par IA et seulement 57 % des questions seraient l’œuvre de parlementaires. Je pense (j’espère), que l’on voit bien en quoi cette petite « facilité » va saper le peu de légitimité que les citoyen·nes concèdent encore de leur accorder.
Nous nous retrouvons donc, plus ou moins sidéré·es, dans une société sur laquelle nous sentons bien que nous avons de moins en moins de prise, où les IA génératives vont non seulement influencer le discours public et le comportement politique, mais occuper progressivement tous les pans de la sphère politique et rendre le concept même de démocratie obsolète.
J’écrirais volontiers une analyse bien plus étoffée, mais je ne suis qu’un humble bénévole au temps limité. Je vous invite néanmoins à réfléchir à ces questions, à vous documenter plus sur le sujet (notamment via les articles ci-dessous) et à faire essaimer ces questions fondamentales.
Robin Hanse
Sources et articles supplémentaires :
L’IA générative, une révolution dans les comportements politiques et électoraux ? : https://theconversation.com/lia-generative-une-revolution-dans-les-comportements-politiques-et-electoraux-284627
L’IA rédige près d’un quart des questions des députés au Parlement fédéral : https://www.lesoir.be/772512/article/2026-09-23/lia-redige-pres-dun-quart-des-questions-des-deputes-au-parlement-federal
Measuring political bias in Claude : https://www.anthropic.com/news/political-even-handedness
Messer, Uwe. « How do people react to political bias in generative artificial intelligence (AI)?. » Computers in Human Behavior: Artificial Humans 3 (2025): 100108. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2949882124000689
Ness, Stephanie, et al. « The legal and political implications of AI bias: an international comparative study. » American Journal of Computing and Engineering 7.1 (2024): 37-47. : https://www.researchgate.net/profile/Mithun-Sarker-4/publication/379021354_The_Legal_and_Political_Implications_of_AI_Bias_An_International_Comparative_Study/links/65f853f31f0aec67e2a65bea/The-Legal-and-Political-Implications-of-AI-Bias-An-International-Comparative-Study.pdf
Fisher, Jillian, et al. « Biased ai can influence political decision-making. » arXiv preprint arXiv:2410.06415 (2024). : https://arxiv.org/pdf/2410.06415?
Ghose, Anuttama, Pallav Pallav, and SM Aamir Ali. « AI and political polarization: analyzing the impact of algorithmic bias on governance in diverse political systems. » Economic and political consequences of AI: Managing creative destruction. IGI Global Scientific Publishing, 2025. 135-160. https://www.researchgate.net/profile/Anuttama-Ghose-2/publication/388558288_AI_and_Political_Polarization_Analyzing_the_Impact_of_Algorithmic_Bias_on_Governance_in_Diverse_Political_Systems/links/680fbdb2d1054b0207e48edc/AI-and-Political-Polarization-Analyzing-the-Impact-of-Algorithmic-Bias-on-Governance-in-Diverse-Political-Systems.pdf
Yuksel, Dogus, Mehmet Cem Catalbas, and Bora Oc. « Language-dependent political bias in ai: A study of chatgpt and gemini. » arXiv preprint arXiv:2504.06436 (2025). https://arxiv.org/pdf/2504.06436?
Rosas, Adolfo Antenor Jurado, et al. « Artificial intelligence and online political radicalization: State of the art on algorithmic bias, group dynamics and generative AI. » Social Sciences & Humanities Open 14 (2026): 103622. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2590291126011897